vendredi 11 mars 2011

Intervention de Martine Aubry lors de l'accueil à Lille de Stéphane Hessel le jeudi 10 mars 2011

Résumé des propos de Martine Aubry:
 
Quel honneur, et quel bonheur de te recevoir cher Stéphane Hessel à Lille, ici, cet après-midi où nous t’entourons, nous, élus et acteurs engagés de la ville, en famille si tu veux bien !, en accueillant en même temps une lilloise, ta petite fille qui porte haut les couleurs de la culture.
 
« Incroyable Hessel », titrait un grand hebdomadaire la semaine dernière. 
 
Incroyable Stéphane. 
 
Stéphane, c’est un sourire. Lumineux, bienveillant, qui fait du bien.
 
C’est aussi une voix
 
Une voix aujourd’hui pour des millions de personnes dans le monde. Une voix qui nous manquait, une voix qui réveille, qui bouscule, qui réchauffe.
 
Stéphane, Résistant, diplomate, militant, européen, défenseur acharné des droits de l’homme.
 
Stéphane, mon ami depuis longtemps, dont l’enthousiasme et la force m’ont toujours nourrie. Un « éveilleur de conscience », un homme « simple et vrai, tout simplement humain », dit Nord Eclair, partenaire de votre venue à Lille, un journal né des mouvements de la Résistance, et qui vous ouvre largement ses colonnes aujourd’hui.
 
Stéphane Hessel n’a jamais cédé devant la violence et la dureté des temps, devant la facilité, et a toujours su rappeler l’essentiel : les raisons d’être un homme, avec des mots simples, doux mais tellement forts.
 
Chacun connaît ton parcours héroïque, ton incroyable hargne à combattre les fossoyeurs de l’humanité ne peuvent surprendre ceux qui te connaissent, qui t’admirent et qui savent que la résistance est pour toi comme une seconde nature. Jamais dans ta vie, tu n’as accepté la capitulation. Ce qui porte ton combat et tes actions, c’est, je crois pouvoir le dire, ton amour infini de l’homme.
 
Avec « Indignez-vous », et maintenant avec « engagez-vous », tu résistes toujours, appelle les jeunes générations à résister, à s’engager, pour construire le monde de demain.
 
Mon cher Stéphane, avec toi à mes côtés cet après-midi, alors que la France n’est pas sortie de la crise économique, 
 
que les difficultés sociales s’amplifient, 
 
que la crise morale est profonde, 
 
alors que les guerres et les émeutes de la faim entraînent tant de souffrances dans le monde, 
 
je partage ton message : s’indigner pour s’ engager.
 
C’est évidemment le rôle du politique : de dénoncer mais surtout de proposer. C’est ce que je fais avec beaucoup d’autres dans des moments très difficiles pour notre pays.
 
Devant toi, j’ai envie de dire ce que j’ai sur le cœur. Tout simplement.
 
La France est abîmée. La République est ébranlée.
 
Où est la République, quand jour après jour, on casse l’école, on réduit l’accès aux soins, on abandonne la politique du logement, on réduit les policiers et les magistrats en laissant une montée de l’insécurité ?
 
Quelle est cette France où manifestent un jour après l’autre, des salariés, des soignants, des professeurs, mais aussi des policiers, des CRS, des magistrats, sans jamais être entendus ou écoutés par le pouvoir ?
 
Où est notre République quand 40% des salariés n’ont pas été augmentés depuis 5 ans, qu’1, 2 millions de retraités et un jeune sur cinq vivent sous le seuil de pauvreté, 
 
Alors même que les salaires les plus élevés continuent d’augmenter, que le pouvoir en place n’a cessé de réduire les impôts des plus riches et de leurs accorder des avantages, qu’il ne nous parle plus que de la suppression de l’impôt sur la fortune ?
 
Comment ne pas être angoissés comme le sont aujourd’hui les Français, quand on ne peut plus vivre de son travail, que le loyer atteint 40 ou 50% de son salaire, qu’on a du mal à payer la cantine de ses enfants, et que l’on renonce à se faire soigner faute de moyens ?
 
Dans quel pays sommes nous où on laisse les banques afficher 21 milliards d’euros de bénéfices en 2010 alors qu’elles abandonnent les petites et moyennes entreprises et les Français ?
 
Dans quel pays sommes nous où l’on accepte des augmentations du prix de l’essence, de l’énergie et même du gaz, alors que les pétroliers poursuivent leurs super profits ?
 
Comment ne pas comprendre la crise morale qui s’installe quand les Français, ceux qui travaillent ou ceux qui attendent un emploi, n’arrivent plus à vivre, alors que le Président de la République sert avant tout une minorité, tolère les conflits d’intérêts, et cautionne les fautes morales de ses ministres ?
 
Comme tu le dis avec force dans « Indignez-vous », je cite : « le pouvoir de l’argent, combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. Les banques désormais privatisées se montrent d’abord soucieuses de leurs dividendes, et des très hauts salaires de leurs dirigeants, pas de l’intérêt général. L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important, et la course à l’argent, la compétition, autant encouragée ».
 
Où est la démocratie quand on porte atteinte à la justice en bafouant son indépendance ? En faisant douter les Français de leur système judiciaire ?
 
Où est la démocratie quand on essaie de mettre sous coupe les médias, l’opposition, et où l’on étrangle les collectivités locales ?
 
Où est la France, notre pays, quand ses dirigeants, rejoignant ainsi les propos de l’extrême droite, ont cherché à imposer un débat honteux et nauséabond sur l’identité nationale avant de prendre les roms pour cibles ?!
 
Comment peut-on diriger la France, ce pays qui a tant apporté dans l’histoire du monde, quand on hésite à soutenir les peuples tunisiens, égyptiens, et lybiens qui se sont éveillés avec courage pour défendre la démocratie, la liberté et la justice ?
 
Comment peut-on tenter de faire croire aux Français, comme le font aujourd’hui d’une même voix les dirigeants de la droite et de l’extrême-droite, que ces peuples risquent de nous envahir ?
 
Non, les résistants de ces pays se sont battus pour vivre la liberté et le développement chez eux. Ils ne sont pas devenus des migrants. Ils seront demain les bâtisseurs ardents de l’histoire et de l’avenir de leur pays.
 
Quelle imposture et quelle posture contraire à ce que nous sommes, nous Français, que de vouloir inquiéter et enflammer les esprits. 
 
Oui, je souffre aujourd’hui de tout cela, pour mon pays, pour notre pays.
 
La France, c’est autre chose. La France mérite mieux.
 
Nous devons retrouver la France qu’on aime, nous devons retrouver les valeurs de la République. Notre pays a tant d’atouts.
 
Je sais que les français attendent de le retrouver tel qu’il est et qu’ils ne se laisseront pas abaisser dans l’intolérance, la haine, le rejet de l’autre.
 
Je veux leur dire aujourd’hui qu’une autre France est possible, que nous la gauche et les forces progressistes nous la construirons avec eux. Avec détermination et enthousiasme.
 
Nous voulons redresser la France, son industrie, son agriculture. Porter une France créative qui retrouvera le chemin de la croissance et l’emploi. 
 
Je veux leur dire aussi que nous voulons porter chacun d’entre eux au plus haut de lui-même, en proposant une école qui donne sa chance à chacun, et cela nécessite beaucoup de changements, des médecins et des hôpitaux au service de tous, en zone rurale comme en quartiers en difficultés. 
 
Nous voulons aussi un pays qui  accompagne chaque personne âgée jusqu’au bout de sa vie dans les meilleures conditions. Oui, c’est ainsi que  nous nous battrons pour que la dépendance soit prise en charge par la solidarité nationale et non pas par les assurances privées. Nous proposons de retrouver la justice dans la répartition des revenus comme dans la politique fiscale. 
Nous savons aussi que sans une vaste offensive démocratique, notre pays ne pourra pas bouger aussi vite que les français le souhaitent. Nous leur faisons confiance et je parle ici devant des acteurs engagés, dans des associations, des syndicats. Nous leur faisons confiance pour retrouver une France tolérante et apaisée. 
Chaque citoyen doit bien sûr respecter les lois, mais chaque français doit s’ouvrir à l’autre, tendre la main à un enfant qui dérive ou à une personne âgée isolée.
 
Je sais aussi que les Français souffrent de voir que non seulement la parole de la France ne compte plus dans le monde, mais qu’elle est montrée du doigt alors qu’elle était enviée. Oui c’est en agissant au plus près de chez nous pour plus d’égalité et de tolérance mais aussi en défendant ses valeurs au-delà de nos frontières que la France retrouvera toute sa place.
 
 
Les Français sont inquiets et souvent en colère parce que leur vie est dure. Parce qu’ils ne peuvent pas vivre de leur travail. Parce qu’ils ont l’impression que la France sert toujours les mêmes, ceux qui ont déjà tout.
 
Mais je sais aussi qu’ils sont aussi pessimistes parce que le poids et la voix de la France sont en déclin dans le monde, alors qu’elle a toutes les forces pour se redresser et préparer un bel avenir.
 
Ils savent aussi que la France est plus grande que la France lorsqu’elle défend partout dans le monde les droits de l’homme, la liberté et la démocratie. C’est pourquoi pour exemple nous préconisons aujourd’hui d’agir avec les pays européens pour aider au développement des pays arabes et pour les accompagner à installer la démocratie. C’est, croyez le bien, le meilleur remède au terrorisme, à l’intégrisme, et même à l’immigration.
 
Je sais que les Français aspirent à retrouver la France, qu’ils sont prêts à s’engager dès lors que le chemin du redressement économique, social et moral est proposé.
 
 
Je les invite fortement -et je m’adresse particulièrement aux jeunes- à ne pas céder aux sirènes de la fatalité, de l’intolérance et de la haine. Je sais ici dans ma ville à Lille, combien les Français sont capables de courage, d’engagement et de générosité dès lors que ce qu’on leur propose est grand, juste, et fidèle aux valeurs qui sont les leurs.
 
Alors oui, aujourd’hui il faut s’indigner mais aussi s’engager. Construire une autre France, cela est possible. Retrouvons ensemble la France qu’on aime.